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Gunther Loof

Raconte nous ton parcours, comment en es tu venu à devenir électronicien?

En fait j'ai fais des études pour être ingénieur en électricité à Berlin.

Et pourquoi l'électricité?

C'était une passion, un hobby, tout petit je réparais les radios et tout un tas de machines électronique diverses, si je n'avais pas pu en faire mon métier je pense que j'aurais continué à bidouiller pour moi, j'ai toujours aimé bricoler.

Et ensuite après tes études?

J'ai fais diverses choses notamment pour l'aviation où j'ai travaillé sur des Drones, des avions commandés à distance par un système sophistiqué de radars, puis j'ai été engagé par la radio Berlinoise où j'ai eu poste important, ce qui m'a permis de réaliser beaucoup d'enregistrements de concert de Jazz avec des artistes exceptionnels comme Ella Fitzgerald, Count Basie, Miles Davis, Duke Ellington et biensur beaucoup de classique. J'y suis résté dix ans après quoi je suis à parti en Suisse où Willi Studer est venu me chercher. Dans un premier temps il avait besoin de mes connaissances pour faire des articles techniques sur ses machines et faire des traductions en anglais. Par la suite il m'a demandé de monter une succursale allemande de sa société Revox, j'y suis resté comme Directeur Technique.

Comment as tu connu Bernard?

En fait j'ai d'abord connu Georges Chatelain, un ami Suisse dont je ne me souviens plus le nom me l'avait présenté. Par la suite il m'a présenté à Nino Ferrer et Bernard. J'ai enregistré quelques titres avec eux et Nino m'a finalement demandé de leur enregistrer leur premier "Long Play", ce fut à Dijon. J'avais ramené deux enregistreurs Revox stereo, des machines exceptionnelles pour l'époque, et un mélangeur que j'avais bricolé.

Et alors comment en es tu venu à travailler pour le studio CBE?

Georges avais loué une ancienne boutique pour y construire un studio d'enregistrement avec Bernard, ils avait acheté une console Phillips de 10 ou 12 voix qui devait couter environ 60 000 francs, mais elle ne fonctionnait pas, alors il m'a contacté pour que je vérifie la machine, j'ai alors écris un rapport en anglais, car à l'époque je ne parlais français, pour y indiquer tous les dysfonctionnements, puis Georges a renvoyé la machine avec mon rapport, la société Phillips l'a finalement remboursé. Sans console ils m'ont alors demandé si je ne pouvais par leur en fabriquer une. Comme je n'avais pas beaucoup de temps car je travaillais encore chez Revox pour Studer j'ai conçu un prototype d'une console 10 voix, j'ai monté entièrement une des tranches et leur ai donné comme modèle. Je les ai laissé avec toutes pièces nécessaires pour souder le reste des tranches sur le modèle que j'avais conçu ainsi que les amplis lignes, le sommateur et le système de monitoring, ils se sont installés dans la cave du studio et se sont mis à l'oeuvre. Deux semaines plus tard je revenais avec le chassis afin de finir de monter la console.
Ils ont donc commencé à enregistrer avec cette console et mes deux enregistreurs Stereo Revox . Très rapidement ils m'ont demandé de leur fabriquer un magnéto 4 pistes en 1 pouce, puis un 8 pistes en 1 pouceen 1968, certainement le premier en france. Et puis en 1968/69il y eu le 16 pistes en 1 pouce, qui n'existait nulle part ailleurs (le premier enregistreur 16 pistes est officièlement le MM1000 d'Ampex sorti en 68), le 24 pistes en 1973 et enfin le 32 pistes en 2 pouces que j'étais le seul à fabriquer en . Pour les consoles ça a été pareil, ont a commencé par une 10 voies à lampes, puis une 16 voies toujours à lampes, puis on est passé aux transistors.

Est ce que les consoles ont toujours disposées des même configurations?

Oui plus ou moins, disons que je faisais en fonction de ce que me demandait Bernard, il avait besoin d'une équalisation assez pointue alors je lui ai installé deux équalisation paramétrique en serie pour couvrir la totalité du spectre sonore avec la possibilité de soit augmenter soit diminuer le gain de la fréquence par un système d'interrupteur. Il y a eu le problème des compressions aussi, Bernard ne voulait pas s'encombrer de trop de machines externes alors je lui ai installé une compression par tranche. A l'époque peu de console proposait ce genre d'option. D'ailleurs

Comment as tu géré le passage de la lampe au transistor?

Je me suis toujours attaché à la dynamique du signal, et essayé d'avoir un maximum de "head room", c'est à dire de pousser encore plus loin la distortion du signal. Dans la conception des tranches à transistors j'ai utilisé des transistors à effet de champ (FET) pour l'amplification signal et des AOP (circuits intégrés) pour le contrôle du signal externe.

Comment Bernard est passé de l'orgue à la console?

Cela s'est fait naturellement, déjà lors de l'enregistrement à Dijon pour Nino, lorsqu'il m'a vu arriver avec mon pupitre où j'avais bricolé deux jours avant un mélangeur de fortune, je le sentais intrigué par toute cette technologie et c'est vraiment lorsque j'ai commencé à travailler pour le studio CBE que je me suis rendu compte de l'interet qu'il portait pour l'électronique et le son. On avait énormément de point communs et tout de suite le courant est passé. J'ai été impressionné par sa grande vivacité d'esprit, il comprenait tout ce dont je lui parlais et me devançait sur beaucoup d'expliquations, je lui ai appris les rudimment de la prise de son et du mixage et il est très rapidement devenu meilleur que moi. J'ai connu peu d'homme aussi exceptionnel que lui, d'ailleurs je crois que je n'en connais pas d'autre... Ne parlant pas le français au début, j'ai appris à Bernard à parler anglais et très peu de temps après il parlait couramment, incroyable! Je me souviens qu'au début des années 80 j'ai installé une automation sur la console, car cela simplifiait le travail de mixage sur 32 pistes, mais Bernard mixait déjà sur 32 pistes depuis déjà un moment et le faisait en une passe et tout seul. Il avait autant de virtuosité sur sa console que sur ses claviers.

Etant acteur de la technologie de l'enregistrement sonore depuis presque ses débuts, penses tu être responsable d'une technologie, d'un concept qui serait aujourd'hui usité de tous?

Je ne sais pas, peut-être, il faut dire que travaillant pratiquement exclusivement pour Bernard, c'est lui qui était mon moteur de recherche! Il était très exigeant et me demandait toujours des choses qui me paraissaient insensées. Lorsqu'il ne trouvait pas ce dont il avait besoin dans le commerce, c'est moi qui lui fabriquait.
On a certainement et c'est quasiment sur, fabriqué des appareils uniques. Je me souviens qu'un jour il m'avait demandé de lui concevoir un compresseur assez particulier très compliqué car ne s'attaquant qu'à certaine fréquences... Une chose est sur c'est qu'en Europe et surtout en France on avait toujours un train d'avance sur les autres, lorsque l'on était en 16 pistes la majorité des studio n'était alors qu'en 4 pistes et certains en 8 pistes. Mes magnétos avaient aussi l'avantage d'avoir une compatibilité totale avec les standards étrangers ce qui permettait à Bernard de travailler avec des productions americaines comme l'album de TBone Walker.

Tu as travaillé pour la radio Berlinoise dans les années 50, tu es donc témoin de l'arrivé de la stereo?

Oui tout a fait, je me rappelle qu'en 1958 ou en 59 je devais enregistrer un célèbre clarinettiste de Jazz, benny Goodman à Berlin et son road manager m'avait contacté car il ramenait une machine spéciale, un enregistreur Ampex, sachant que je connaissais bien la maison Neumann il m'a demandé si je pouvais lui avoir deux micros de type U47. Au dernier moment je réussi à lui avoir ces micros. Ayant l'habitude d'enregistrer les concerts de Jazz, je procédais en répartissant les micros sur tous les instruments, que je sommais sur mon mélangeur pour avoir un signal monophonique cohérent. Mais là n'ayant que deux micros, je les installais de part et d'autres de la scène face à l'orchestre. Durant la première partie du show je m'occupais de mon enregistrement pour la radio berlinoise et regardais intrigué leur ingénieur du son travailler sur sa mystérieuse machine. Durant l'entracte, lorsque l'on me proposa d'écouter au casque j'ai été stupéfait par cette impression de réalité, en fermant les yeux, on s'y croyait, et seulement avec deux micros? Je crois qu'après ça il était difficile de retourner en arrière...

Pour conclure, que retiens tu de ta collaboration avec Bernard?


Enormément de choses... En plus d'être l'ingénieur du son que tout le monde connaît il était un grand musicien, ce qui le différenciait de beaucoup de ses confrères. Et il a su allier ces deux éléments aux services de la musique. Je n'ai pas connu de ma vie un homme ayant une telle capacité d'assimilation.
Certes il avait un caractère bien à lui, ce qui l'a peut-être empêcher de travailler avec certains artistes ne voulant pas subir son caractère, mais ça lui a permis surtout d'être ce qu'il est devenu. Même s'il n'était pas électronicien, il comprenait tout se dont je lui parlais, on se comprenait sur beaucoup de domaine. Il était très exigeant et c'est cette exigence qui nous a amener à toujours aller plus loin technologiquement.